Le QI, mesure du talent ? La critique de Nassim Nicholas Taleb
En septembre 2019, dans un entretien au Point, Nassim Nicholas Taleb s’en prenait au quotient intellectuel avec une rare virulence. Sa thèse tient en une phrase : le QI mesure surtout l’aptitude à réussir des tests, et une société qui choisit ses élites sur ce critère se prive des #Talents qui comptent. « Nous passons notre temps à rater de grands génies », résumait-il.
Qui est Nassim Nicholas Taleb ?
Né en 1960 au Liban, Taleb a été trader sur les marchés d’options avant de devenir essayiste, statisticien et épistémologue des probabilités. Le risque, le hasard et l’imprévisible font le fil de son œuvre, réunie sous le nom d’Incerto et traduite aux Belles Lettres : Le Hasard sauvage, Le Cygne noir, Force et fragilité, Antifragile et Jouer sa peau. Le cygne noir, l’événement rare et imprévu qui change tout, est passé dans la langue courante après la crise de 2008.
Un test qui se mesure lui-même
Premier argument, la circularité. Ceux qui obtiennent un QI élevé réussissent dans des univers très structurés, examens et concours, qui ressemblent aux tests eux-mêmes ; ils accèdent ainsi aux postes que ces épreuves ouvrent, et le lien entre QI et réussite s’en trouve gonflé. Mesuré par le salaire, ce lien est faible de l’aveu même des chercheurs du domaine, et plus faible encore selon les calculs de Taleb. La France, pays des concours, en serait une illustration : on y recrute au sommet de l’administration des profils brillants aux épreuves, sans garantie sur leur compétence réelle.
L’hérédité de l’intelligence, une question mal posée
Second argument, l’héritabilité. Les études de jumeaux qui concluent à une forte part génétique du QI, comme celles du psychologue Robert Plomin, mesureraient surtout l’effet du milieu : le lien entre gènes et caractères dépend toujours de l’environnement considéré. L’effet Flynn le confirme à ses yeux : le QI moyen a gagné de 20 à 30 points en cinquante ans dans certains pays, quand les gènes, eux, n’ont pas eu le temps de changer. Taleb rappelle aussi qu’une corrélation ne se transmet pas : si les gènes sont liés au QI et le QI à la réussite, les gènes ne sont pas pour autant liés à la réussite. Il rejette autant le tout génétique que le tout culturel, et dénonce ceux qui en tirent des conclusions sur les « races ».
Un monde à plusieurs dimensions
L’intelligence n’est pas une grandeur unique. Taleb prend l’image d’une voiture de course, imbattable sur circuit mais dépassée par un vélo dans les embouteillages et par un tout-terrain en montagne : la valeur d’une aptitude dépend du terrain, et l’on ne peut prévoir ni l’une ni l’autre vingt ans à l’avance. Pour recruter, mieux vaut donc regarder ce que les gens ont réellement accompli que leurs résultats à des tests sans rapport avec le métier.
Des élites scolaires, et des génies manqués
La conséquence est politique. À force de sélectionner des profils scolaires, rapides et superficiels, on a installé au sommet de l’État et des #Sciences ceux que Taleb appelle les IYI, pour « intellectuals yet idiots » : des intellectuels qui n’en sont pas moins des idiots. Le populisme serait pour une part une réaction à cette élite technocratique. Et nous manquerions des génies : ni Einstein, ni Darwin, ni Freud, ni Marx n’ont suivi le parcours universitaire ordinaire.
Ce que la thèse ne règle pas
La position de Taleb est minoritaire. Pour la plupart des psychologues, le QI reste l’un des meilleurs prédicteurs de la réussite scolaire et professionnelle, même si une méta-analyse de Paul Sackett et de ses collègues, en 2022, a nettement revu à la baisse son pouvoir de prédiction en matière de recrutement. Reste un point d’accord : un score n’est pas un talent, et les confondre coûte cher. C’est aussi la leçon de Tomas Chamorro-Premuzic sur les dirigeants, choisis pour leur assurance plutôt que pour leur compétence.
Sources
Nassim Nicholas Taleb, entretien avec Laetitia Strauch-Bonart, Le Point, 15 septembre 2019, sur lepoint.fr. Nassim Nicholas Taleb, « IQ is largely a pseudoscientific swindle », Medium, janvier 2019. Paul R. Sackett et al., « Revisiting meta-analytic estimates of validity in personnel selection », Journal of Applied Psychology, 2022.